À trop vouloir nous protéger, passons-nous à côté de notre vie ?

Vous envoyez un message à quelqu’un qui compte pour vous.
Une heure passe.
Pas de réponse.
Vous reprenez votre téléphone.
Rien.
Vous regardez si le message a été lu.
Il l’a été.
Et là, votre cerveau se met au travail.
« Ah. Il a vu mon message et il ne répond même pas. »
Puis :
« Quand il a besoin de moi, par contre, il sait me trouver. »
Puis :
« De toute façon, c’est toujours moi qui prends des nouvelles. »
Et cinq minutes plus tard, vous voilà peut-être en train de réévaluer dix ans d’amitié, trois repas de Noël et le week-end à Arcachon de 2019.
J’exagère à peine.
Parce que notre cerveau est extrêmement doué pour ça.
À partir de presque rien, il cherche des liens, convoque des souvenirs, anticipe la suite et construit une histoire suffisamment cohérente pour que nous finissions par oublier où elle a commencé.
Et l’émotion, elle, est bien réelle.
Vous êtes blessé.
En colère.
Vous vous sentez délaissé, utilisé, pas important.
Mais il existe une différence entre :
« Je me sens mis de côté »
et
« Il me met de côté. »
Entre :
« J’ai le sentiment de ne pas compter »
et
« Je ne compte pas. »
Peut-être que votre intuition est juste.
Il existe réellement des relations déséquilibrées. Des comportements qui se répètent. Des silences qui, accumulés, finissent par devenir une information.
Mais pour l’instant, le seul fait dont vous disposez tient en une phrase :
J’ai envoyé un message et je n’ai pas encore reçu de réponse.
Tout le reste est peut-être vrai.
Ou peut-être pas.
Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes.
Ce que je ressens est réel. Ce que j’en conclus n’est pas toujours vrai.
Mais surtout : ce que j’en conclus va influencer ce que je vais faire ensuite.
Ou ne pas faire.
Car nos pensées ne restent pas tranquillement dans notre tête. Elles orientent nos comportements.
Et lorsque ce qu’elles nous racontent nous fait peur, l’un de nos premiers réflexes est souvent très simple : éviter ce qui pourrait nous mettre face à cette peur.
À court terme, ça marche formidablement bien.
Vous redoutez une conversation ? Vous la repoussez : soulagement.
Vous avez peur qu’on refuse votre candidature ? Vous ne l’envoyez pas : soulagement.
Vous ne savez pas ce que cette personne ressent vraiment pour vous ? Vous ne posez pas la question : toutes les réponses restent encore possibles.
Vous avez peur de décevoir quelqu’un ? Vous dites oui alors que vous pensiez non.
Encore un inconfort évité.
Encore un peu de tranquillité gagnée.
Et c’est humain.
Nous ne sommes pas programmés pour rechercher spontanément l’inconfort, le rejet, l’incertitude ou la déception.
Le problème n’est donc pas que nous cherchions à nous protéger.
La vraie question est plutôt :
à partir de quel moment cette protection commence-t-elle à nous empêcher de vivre ?
Et l’évitement ne consiste pas toujours à fuir ou à renoncer.
Parfois, on ne fuit pas.
On pense.
On imagine la conversation qu’il faudrait avoir.
Sous la douche, elle est parfaite.
L’autre dit exactement ce qu’on avait prévu.
Nous répondons avec un calme et une intelligence remarquables.
On imagine quitter ce travail.
On se voit ailleurs.
On pense à cette personne.
À ce qui pourrait exister.
À ce qu’elle pourrait nous dire.
À ce que nous pourrions devenir ensemble.
On imagine une autre maison, une autre vie, un autre travail, une autre version de soi.
Dans notre tête, il se passe énormément de choses.
Dans notre vie, beaucoup moins.
La conversation n’a pas eu lieu.
La candidature n’est pas partie.
La question n’a pas été posée.
La limite n’a pas été mise.
La décision n’a pas été prise.
Et pourtant, tout cela a déjà pris énormément de place.
Parce que penser à vivre et vivre sont deux expériences très différentes.
Dans notre tête, tout reste possible.
Dans notre réalité, il faut accepter une chose beaucoup plus inconfortable :
avoir une réponse.
Un oui.
Un non.
Une déception.
Une surprise.
Quelque chose, en tout cas, qui ne dépend plus seulement de nous.
C’est là que nos scénarios deviennent confortables.
Tant qu’une histoire reste dans notre tête, rien ne vient la mettre à l’épreuve.
Elle peut rester exactement comme nous l’avons imaginée.
Mais elle ne peut pas non plus exister.
Et parfois, ce n’est pas la réalité qui nous fait le plus mal.
C’est l’écart entre ce que nous espérions et ce qu’elle nous donne.
Mais encore faut-il avoir laissé au réel la possibilité de nous rejoindre.
Prenons un exemple.
Un poste de responsable se libère dans votre entreprise.
Vous connaissez le service par cœur.
Les dossiers, les clients, les problèmes.
Cela fait des années que vous êtes là.
On vient régulièrement vous demander conseil.
Et pendant quelques secondes, une pensée apparaît :
« Je pourrais postuler. »
Puis les autres arrivent.
« Est-ce que j’en suis vraiment capable ? »
« Et si je n’y arrive pas ? »
« Comment je vais gérer les nouveaux horaires avec les enfants ? »
« Qu’est-ce que mon conjoint va en penser ? »
« Et mes collègues ? Comment vont-ils réagir si demain c’est moi qui dirige l’équipe ? »
« Est-ce que je saurai seulement trouver ma place ? »
Et en quelques minutes, une opportunité soulève déjà dix problèmes qui n’existent pas encore.
Alors vous réfléchissez.
Vous en parlez.
Vous regardez l’annonce quinze fois.
Vous imaginez l’entretien.
Vous trouvez dix raisons de postuler.
Puis onze de ne pas le faire.
Vous ne prenez pas vraiment de décision.
Et la date limite passe.
Quelques semaines plus tard, vous apprenez qui a obtenu le poste.
Et là :
« Sérieusement ? Lui ? »
« Mais je connais deux fois mieux le service ! »
« Ça fait moins longtemps que moi qu’il est là ! »
« Franchement, je suis au moins aussi compétent. »
C’est possible.
Vous êtes peut-être même meilleur.
Mais il existe entre vous une différence immense : lui a postulé.
Et parfois, il est beaucoup plus confortable d’en vouloir à celui qui a obtenu la place que de regarder cette vérité-là.
Parce qu’être capable d’occuper une place et s’autoriser à essayer de l’occuper, ce n’est pas la même chose.
Celui qui ose n’est pas forcément celui qui a le plus confiance en lui.
Il n’est pas forcément le plus compétent.
Il n’est même pas forcément celui qui a le moins peur.
Parfois, c’est simplement celui qui accepte d’essayer sans avoir la garantie que ça marchera.
On ne peut pas être choisi pour une place à laquelle on ne s’est jamais présenté.
Mais ce n’est pas seulement le poste qui nous échappe.
En n’essayant pas, nous nous privons aussi de l’expérience.
Et c’est là que l’évitement nous coûte davantage qu’une occasion manquée : il nous prive d’une expérience de nous-mêmes.
Parce que nous parlons énormément de confiance en soi comme si elle devait arriver avant.
Quand j’aurai confiance, je le ferai.
Quand j’aurai moins peur, j’oserai.
Quand je serai prête…
Mais comment savoir ce dont nous sommes capables sans essayer ?
La confiance ne se construit pas seulement avec ce que nous pensons de nous.
Elle se construit dans l’expérience.
J’ai eu peur et j’y suis allé quand même.
On m’a dit non et je m’en suis remis.
J’ai posé une limite. L’autre n’était pas content. Et j’ai supporté son mécontentement.
Je me suis trompé. Je me suis adapté.
L’échec construit quelque chose. Il transforme un savoir en connaissance.
Et cette connaissance change aussi le regard que nous portons sur nous-mêmes.
L’évitement, lui a pour effet de nous empêcher de nous rencontrer dans l’expérience.
Si j’évite systématiquement ce que je crains, je finis par ne connaître qu’une seule version de moi : celle qui a peur.
Nous pouvons alors passer des années à nous croire fragiles sans avoir réellement vérifié jusqu’où vont nos ressources.
Et c’est là que la protection devient un piège.
Si je me crois fragile, je me protège davantage.
Plus je me protège, moins je m’expose.
Et moins je m’expose, moins je découvre ce dont je suis capable.
Cela ne signifie pas qu’il faille tout affronter.
Il y a des situations à quitter. Des risques à ne pas prendre. Des limites à respecter.
Se protéger est parfois nécessaire.
Mais encore faut-il savoir de quoi nous nous protégeons.
D’un danger réel ?
Ou de ce que nous ne voulons pas ressentir ?
Car éviter une situation et éviter ce qu’elle pourrait nous faire ressentir, ce n’est pas la même chose.
Et la question n’est plus seulement :
« Est-ce que j’ai peur ? »
Mais :
« Qu’est-ce que ma peur est en train de décider à ma place ? »
Et surtout :
« Qu’est-ce que je m’empêche de découvrir de moi en l’évitant ? »
Mais il existe un autre risque.
Beaucoup moins spectaculaire.
Celui-là ne fait pas de bruit.
Il ressemble à des mots qu’on ravale.
À quelqu’un qu’on laisse partir sans lui avoir dit ce qu’on ressentait.
À toutes ces fois où l’on pense « un jour »,« pas maintenant »,« quand j’aurai moins peur».
Et puis un jour, on regarde derrière soi.
Et on repense à tout ce qui aurait pu être.
À tout ce qu’on aurait pu vivre.
Pas parce que la vie nous a dit non.
Mais parce que nous n’avons jamais osé essayer.
Alors qu’est-ce qui nous coûte le plus ?
Avoir essayé et avoir échoué ?
Avoir aimé et avoir été déçu ?
Avoir osé et s’être trompé ?
Ou regarder derrière soi et se demander un jour :
« Et si j’avais essayé ? »
Parce qu’à force de vouloir éviter les blessures, les échecs, les refus, les déceptions, nous pouvons faire un choix sans même nous en rendre compte :
choisir la protection plutôt que la vie.
Pendant ce temps, notre vie, elle, s’écrit.
Et finalement la vraie question est peut être :
Quel prix suis-je prêt à payer pour continuer à me protéger ?
Et puisqu’il ne suffit pas de comprendre pourquoi nous évitons, reste à savoir comment recommencer à agir sans attendre que la peur disparaisse.
Ce sera le sujet du prochain article :
Et si la confiance venait après ?





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