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Pourquoi reste-t-on dans une relation qui nous fait souffrir

7 oct.
7 min de lecture

Pourquoi reste-t-on, alors qu’on sait ?


Il y a des relations dans lesquelles on ne voit rien venir.


Et puis il y en a d’autres où, au contraire, on voit très bien.


On sait que quelque chose ne va plus. On reconnaît les mêmes disputes, les mêmes blessures, les mêmes promesses, les mêmes déceptions. On a tellement analysé la relation qu’on serait presque capable d’en expliquer les mécanismes à quelqu’un d’autre.


On sait.


Et pourtant, on reste.


Alors une autre question finit par apparaître, souvent accompagnée d’une certaine culpabilité : si je vois tout cela, pourquoi est-ce que je n’arrive pas à partir ?


Parce que voir un schéma intellectuellement et le désamorcer émotionnellement sont deux choses complètement différentes.


Comprendre, c’est une étape.


Pouvoir agir à partir de ce que l’on a compris en est une autre.


Et c’est justement dans cet écart entre ce que l’on sait et ce que l’on parvient réellement à faire que se joue une grande partie de la réponse.


Nous ne décidons pas seulement avec ce que nous savons


Nous aimons croire que lorsque nous avons compris quelque chose, nous devrions logiquement pouvoir agir en conséquence.


Cette relation me fait souffrir.Je le sais.Donc je pars.


Sur le papier, le raisonnement paraît évident.


Mais une relation amoureuse ne se vit pas uniquement dans la partie de nous qui raisonne.


Elle engage notre histoire, nos habitudes, notre besoin de lien, nos souvenirs, notre sentiment de sécurité, notre peur de perdre, notre représentation de l’avenir et une partie de notre identité.


C’est précisément ce que les recherches sur l’attachement permettent de comprendre.


Les travaux issus de la théorie de l’attachement montrent que notre système d’attachement ne disparaît pas avec l’enfance. À l’âge adulte, les relations amoureuses deviennent elles aussi des relations d’attachement. Les situations de conflit, d’éloignement, de séparation ou de menace d’abandon réactivent ce système.


Autrement dit, une partie de nous peut parfaitement constater :


« Cette relation ne me convient plus. »


Pendant qu’une autre ressent :


« Mais la perdre me fait peur. »


Et les deux peuvent coexister.


C’est là que naît une grande partie de notre incompréhension envers nous-mêmes.


On ne reste pas nécessairement parce qu’on croit encore que la relation est bonne. On peut rester parce qu’une partie de nous croit encore que la perdre serait pire.


Et pour comprendre pourquoi cette contradiction peut être aussi puissante, il faut remonter là où nous avons appris ce qu’était un lien, bien avant nos premières histoires d’amour.


Ce que nous avons appris du lien


L’enfance entre dans cette histoire.


Non pas parce qu’elle expliquerait à elle seule toutes nos difficultés amoureuses, ni parce qu’elle nous condamnerait à reproduire éternellement ce que nous avons vécu.


Mais parce que c’est dans nos premières relations que nous faisons l’expérience du lien.

Un enfant dépend profondément des adultes qui prennent soin de lui. Lorsqu’il a peur ou qu’il est en détresse, son système d’attachement l’oriente vers eux pour chercher proximité, protection et réconfort. Au fil de ces expériences se construisent des attentes sur la disponibilité des autres, sur notre propre valeur dans la relation et sur ce que l’on peut attendre d’un lien.


Et cela permet d’éclairer quelque chose d’essentiel.


Enfant, nous n’avons pas la liberté relationnelle d’un adulte.


Nous ne pouvons pas analyser tranquillement une figure d’attachement imparfaite et conclure :


« Cette relation ne répond pas suffisamment à mes besoins, je vais donc m’en éloigner. »


Nous avons besoin du lien.


Alors nous nous adaptons.


Nous attendons.


Nous cherchons comment retrouver la proximité.


Nous espérons.


Cet espoir n’est pas naïf. Dans l’enfance, il participe au maintien d’un lien dont nous dépendons.


À l’âge adulte, les circonstances ont changé. Nous avons désormais des choix, une autonomie, la possibilité de partir, de dire non, de nous protéger. Mais nos apprentissages émotionnels ne disparaissent pas simplement parce que notre cerveau adulte a compris qu’une relation ne nous convient plus.


La question devient alors :


ce qui m’a aidé autrefois à préserver un lien est-il encore adapté à la vie que je mène aujourd’hui ?


Et c’est précisément ici que l’espoir prend une place particulière. Car nous ne restons pas seulement attachés à ce que nous vivons. Nous pouvons aussi rester profondément attachés à ce que nous attendons encore.


Et c’est là que l’espoir, qui nous aide normalement à tenir et à avancer, peut devenir l’une des raisons pour lesquelles nous continuons à rester.


L’espoir : « encore un effort et ça va changer »


Il est facile, de l’extérieur, de regarder quelqu’un rester et de penser :


« Mais enfin, il ou elle voit bien que ça ne changera pas. »


De l’intérieur, c’est différent.


Parce qu’on ne reste pas seulement attaché à ce qui est.


On peut aussi être attaché à ce qui pourrait être.


À la personne que l’autre est certains jours.


À celle qu’il ou elle a été au commencement.


Aux moments où tout redevient doux.


Aux projets.


Aux promesses.


À cette relation que l’on aperçoit suffisamment pour continuer à croire qu’elle pourrait devenir celle que l’on attend.


« Si je fais encore un effort… »


« S’il comprend enfin… »


« Si nous arrivons à dépasser ça… »


« Cette fois, quelque chose va changer. »


L’espoir n’est pas de la naïveté.


Les recherches commencent d’ailleurs à étudier spécifiquement l’espoir dans les relations amoureuses comme une représentation positive de l’avenir de la relation, distincte mais étroitement liée à l’engagement.


Et c’est là toute son ambiguïté.


L’espoir nous permet de traverser des périodes difficiles, de réparer, de patienter, de ne pas abandonner quelqu’un au premier obstacle.


Heureusement.


Aucune relation humaine ne survivrait si nous partions à la première déception.


Mais l’espoir peut aussi nous maintenir tournés vers demain au point de ne plus regarder suffisamment ce que nous vivons aujourd’hui.


Une autre question apparaît alors :


Est-ce que j’aime encore la relation que je vis, ou est-ce que je reste attaché à celle que j’espère vivre un jour ?


Seulement, l’espoir n’est pas la seule chose qui nous retient. Au fil des années, nous n’avons pas seulement aimé une personne : nous avons construit autour de cette relation une partie entière de notre existence. Et quitter l’autre signifie aussi se séparer d’une partie de ce que nous avons bâti avec lui.


Car lorsque l’on envisage de partir, on ne mesure pas seulement la perte de l’autre : on mesure aussi tout ce qui risque de disparaître avec la relation.


Partir, c’est aussi perdre ce que l’on a construit


Plus nous avons investi dans quelque chose, plus il peut être difficile d’y renoncer.


Du temps.


Des années.


Une maison.


Des enfants.


Des amis communs.


Des habitudes.


Des projets.


Une histoire racontée ensemble.


Une version de nous-mêmes.


En psychologie sociale, le modèle de l’investissement développé par Caryl Rusbult s’est précisément intéressé à ce qui soutient l’engagement dans une relation. Les recherches montrent que celui-ci ne dépend pas uniquement de la satisfaction ressentie : l’importance de ce que nous avons investi et la manière dont nous percevons les alternatives comptent également.


Cela éclaire cette phrase que l’on entend si souvent :


« Je ne peux pas jeter dix ans de ma vie comme ça. »


Mais partir ne jette pas ces dix années.


Elles ont existé.


Elles nous ont construits, rendus heureux à certains endroits, blessés à d’autres, appris des choses sur l’autre et sur nous-mêmes.


Quitter une histoire ne l’efface pas.


Pourtant, il est difficile d’accepter que tout ce qui a été investi ne garantisse pas la suite.

Alors on investit encore.


Un peu de patience.


Une nouvelle discussion.


Une dernière chance.


Puis une autre.


Comme si continuer pouvait finir par donner rétrospectivement raison à tout ce que nous avions déjà donné.


Mais derrière ce que nous avons construit se cache encore autre chose. Car si partir signifie renoncer à une histoire connue, cela signifie également avancer vers quelque chose que nous ne connaissons pas encore.


Et renoncer au connu, même lorsqu’il nous fait souffrir, nous confronte immédiatement à ce que nous redoutons tout autant : l’incertitude de ce qui viendra après.


Partir, c’est rencontrer le vide


Quitter quelqu’un, ce n’est pas seulement quitter quelqu’un.


C’est rencontrer un espace.


Après.


Et cet espace fait peur.


Qui serai-je sans cette relation ?


À quoi ressembleront mes soirées ?


Est-ce que quelqu’un m’aimera encore ?


Est-ce que je regretterai ?


Et si j’avais fait une erreur ?


Et si j’étais plus malheureux sans cette personne qu’avec elle ?


Nous parlons beaucoup du courage nécessaire pour partir.


Nous parlons moins du courage nécessaire pour ne pas savoir ce qui vient ensuite.


L’être humain peut préférer une souffrance connue à une incertitude qu’il ne maîtrise pas.

Non parce qu’il aime souffrir.


Mais parce que le connu possède au moins une géographie.


On sait comment y vivre.


Le vide, lui, n’a pas encore de carte.


Alors, lorsque l’on rassemble tout cela — l’attachement, les apprentissages du lien, l’espoir, tout ce qui a été construit et la peur de l’après — la question « Pourquoi reste-t-on ? » ne paraît déjà plus aussi incompréhensible.


Et c’est seulement en réunissant toutes ces dimensions que l’on comprend qu’il n’existe pas une raison unique de rester, mais tout un ensemble de forces qui peuvent nous retenir au même endroit.


Alors, pourquoi reste-t-on ?


Il n’existe pas une seule réponse.


Nous restons parce que nous aimons encore.


Parce que nous sommes attachés.


Parce que nous espérons.


Parce que nous avons construit.


Parce que nous avons peur.


Parce que nous doutons de notre perception.


Parce que certains jours sont encore beaux.


Parce que partir peut bouleverser une famille, une situation financière, un quotidien.

Parce que nous ne sommes pas encore prêts.


Et aussi parce que notre compréhension peut arriver bien avant notre capacité émotionnelle à la suivre.


C’est là qu’il faut arrêter de confondre lucidité et transformation.

Voir n’est pas désamorcer.


Comprendre n’est pas encore pouvoir agir.


On peut avoir compris depuis longtemps et avoir encore besoin de temps pour que quelque chose, à l’intérieur, rejoigne ce que l’on sait.


Mais comprendre pourquoi nous restons change déjà la nature de la question.


Au lieu de nous demander :


« Mais qu’est-ce qui ne va pas chez moi pour que je reste ? »


nous pouvons commencer à nous demander :


« Qu’est-ce que je cherche encore à préserver en restant ? »


Le lien ?


L’espoir ?


La sécurité ?


La famille ?


La personne que j’étais dans cette histoire ?


La promesse de ce que cette relation aurait pu devenir ?


Et c’est là que le mouvement peut commencer.


Pas nécessairement au moment où l’on claque une porte.


Mais au moment où l’on cesse de regarder uniquement ce que l’on risque de perdre en partant pour regarder aussi ce que l’on perd de soi en restant.


Car il arrive un moment où l’espoir mérite lui aussi d’être interrogé.


Non pour cesser d’espérer.


Mais pour savoir si cet espoir nous aide encore à vivre…


ou s’il nous demande simplement d’attendre.



 
 
 

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