« Comment soigne-t-on quand on ne peut pas guérir ? »
- sandrine gourdy

- 3 sept. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 sept. 2025
Je suis tombée ce matin sur un réel de Fabrice Midal, dans lequel la philosophe Danielle Moyse posait cette question :
« Comment soigne-t-on quand on ne peut pas guérir ? »
Une question simple en apparence, mais vertigineuse quand on y regarde de près. Elle touche à la fois la médecine, la philosophie, la spiritualité, et l’expérience intime de chacun face à la maladie et à la fin de vie.
Ce réel m’a profondément touchée, et il m’a inspiré cette réflexion. Bien sûr, ce que je partage ici n’est pas une vérité absolue. C’est ma lecture, issue de mon parcours, de mon expérience, de mes blessures et de mes rencontres. Ce sont des sujets sensibles, parfois délicats, mais ils me tiennent à cœur. Alors je vous partage mon regard, en espérant qu’il nourrira vos propres réflexions.
La médecine conventionnelle : prouesses et impasses
Notre médecine s’est construite sur une vision scientifique et technique : diagnostiquer, traiter, réparer. Elle est redoutablement efficace face aux pathologies aiguës, aux urgences, aux infections. Mais elle se trouve souvent démunie devant la chronicité, la douleur persistante, ou la fin de vie.
Les soins palliatifs rappellent qu’il y a toujours quelque chose à faire, même quand la guérison n’est plus possible : soulager, accompagner, préserver la dignité. Mais combien de patients y ont réellement accès ? Et combien de soignants ont encore le temps et les moyens d’honorer cette mission d’humanité ?
Un système de santé en crise
Aujourd’hui, la crise est manifeste. Les patients peinent à trouver un médecin, attendent des mois pour des examens, et vivent des parcours de soin décousus. Les soignants, eux, subissent une pression énorme : manque de personnel, fermetures de lits, contrôles sur les arrêts maladie assortis de sanctions financières.
La médecine devient gestionnaire. Elle soigne la maladie, mais oublie trop souvent la santé. Elle traite des dossiers, mais elle perd le sens du soin.
Mon expérience : du lit du malade à un autre chemin
J’ai moi-même été témoin de ces dilemmes pendant plusieurs années. Mon travail consistait à accompagner les patients en fin de vie, à leur domicile, dans le cadre de l’hospitalisation à domicile. Ce rôle me demandait à la fois une approche médicale — assurer les soins techniques, surveiller les traitements — et une approche humaine, un savoir-être au plus près de la personne et de ses proches.
Être au chevet d’un malade dans ses derniers instants, au cœur de son foyer, c’est toucher à l’essentiel. C’est apprendre la force du silence, la valeur d’une présence, la vérité d’un regard échangé. Dans ces moments-là, il ne s’agit pas de « soignant » et de « patient » comme deux mondes séparés, mais d’un nous. Une relation, une rencontre, qui accompagne et transforme les deux côtés à la fois.
Cela va même plus loin : on travaille aussi avec notre propre histoire. Rien ne s’apprend vraiment dans les livres. C’est une expérience d’éveil, où l’on sort peu à peu de l’ignorance pour rencontrer une réalité plus vaste. On flirte avec l’invisible, avec ce qui échappe à la science et à ses limites, avec ces forces plus grandes que nous qui traversent chaque être en fin de vie.
Je me souviens de mes débuts, jeune fille passionnée qui venait d’intégrer le milieu médical. Ma mère, elle-même soignante, faisait déjà partie de ce système. Elle me disait souvent : « Il faut que tu mettes de l’eau dans ton vin. » Mais je n’ai jamais pu — ni voulu — le faire. Avec le recul, je suis heureuse d’avoir gardé intacte cette foi, cette intégrité, car c’est cela qui m’a permis de penser autrement le soin. Beaucoup de soignants qui ont trop plié sous les contraintes se sont abîmés, parfois brisés, eux et leur famille avec eux. Refuser cette suradaptation m’a conduite vers un autre chemin, où le soin pouvait s’inventer autrement.
En 2012, j’ai choisi d’arrêter cette pratique, car les contraintes prenaient le pas sur l’essentiel. Mais je n’ai pas cessé d’accompagner. J’ai pris un autre chemin, avec la naturopathie, la réflexologie auriculaire, le coaching, des approches inspirées des médecines traditionnelles. Mon intention restait la même : unir la rigueur médicale que je connaissais à une vision plus globale de l’humain. Aujourd’hui encore, j’accompagne, en cabinet mais aussi à distance, en visio ou par téléphone, pour permettre à chacun d’y avoir accès.
Un souffle différent
Les approches dites « complémentaires » ne prétendent pas tout guérir. Leur cœur est ailleurs : offrir de l’écoute, soulager autrement, donner du sens. Elles considèrent l’être humain dans sa globalité, pas seulement dans son organe malade.
Bien sûr, ce champ attire aussi des dérives. Mais il attire aussi un mouvement profond : celui de nombreux patients, et même de médecins, qui cherchent à sortir du carcan strictement biomédical. De plus en plus de praticiens hospitaliers s’ouvrent à l’hypnose, à la méditation, à l’accompagnement énergétique. Certains quittent la médecine conventionnelle car ils n’y trouvent plus le sens qui les avait poussés à soigner.
Soigner n’est pas guérir
Philosophiquement, la maladie et la mort ne sont pas des échecs de la médecine. Elles sont des passages de l’existence. Comme le disait Levinas, nous sommes responsables de la vulnérabilité de l’autre. Paul Ricœur, lui, évoquait la dignité et la reconnaissance comme fondements éthiques.
Soigner, ce n’est pas seulement intervenir sur un corps. C’est aussi se tenir présent à ce qui échappe, à ce qui ne se répare pas.
Les faits et les mystères
La science a ses forces, mais aussi ses zones d’ombre.
Rémissions spontanées : certains cancers disparaissent sans explication médicale claire.
Expériences de mort imminente (EMI) : des milliers de témoignages, venant de cultures différentes, décrivent des vécus similaires lors d’arrêts cardiaques réanimés.
Hypnose et états modifiés de conscience : utilisés aujourd’hui en anesthésie ou en gestion de la douleur, ils ouvrent des portes que la médecine classique commence à peine à explorer.
Énergétique : même si les mécanismes échappent encore à la science, des patients rapportent des effets tangibles.
Tout cela fait débat, mais tout cela existe. Et refuser d’en parler, c’est se priver d’une part essentielle de la réalité vécue des malades.
Hippocrate et l’héritage ancien
Bien avant les technologies modernes, Hippocrate rappelait déjà deux vérités fondamentales :
Primum non nocere — « d’abord, ne pas nuire ». Soigner, ce n’est pas imposer coûte que coûte un traitement, mais choisir ce qui fait du bien, même si cela veut dire ne rien faire de technique.
Reconnaître les limites : dans ses Aphorismes, il affirmait qu’il faut savoir s’arrêter quand toute action devient vaine ou nuisible.
Cet héritage traverse encore aujourd’hui notre question : le soin est plus large que la guérison.
La dimension spirituelle
À côté de la lecture scientifique du corps, il y a une lecture intérieure et spirituelle. Chacun la nomme différemment : Dieu, énergie, conscience, pleine présence. Mais elle apparaît souvent avec force dans l’épreuve de la maladie ou en fin de vie.
Elle ouvre un espace de sens, d’apaisement, parfois d’espérance. Et elle est incontournable. Ne pas l’honorer, c’est passer à côté d’une part de l’humain.
Incarner le propos
Parler de médecine, c’est aussi raconter des histoires. Celle de ce patient qui, après six mois d’attente pour un examen, s’est tourné vers une pratique complémentaire. Celle de ce médecin hospitalier qui s’est formé à l’hypnose pour accompagner ses patients autrement. Celle de cette femme qui, accompagnée dans sa foi, a trouvé une paix que les médicaments seuls n’apportaient pas.
Ces récits montrent que le soin est concret, vécu, et qu’il ne se limite pas à des protocoles.
Le récit d’un patientPierre, 52 ans, atteint d’un cancer avancé, racontait :
« J’avais l’impression d’être un dossier parmi d’autres. On me parlait chiffres, protocoles, mais pas de moi. J’ai attendu des semaines pour un rendez-vous qui ne changeait rien à ma souffrance quotidienne. Alors j’ai cherché ailleurs. Une amie m’a emmené voir une praticienne en énergétique. Je ne sais pas si c’est la technique ou la chaleur de sa présence, mais j’ai retrouvé une paix que je n’avais plus connue depuis longtemps. Pour la première fois depuis des mois, je me suis senti vivant, et pas seulement malade. »
L’expérience intérieure du malade
Être malade, c’est affronter la peur, la solitude, parfois la colère ou la honte. C’est perdre ses repères, son identité, son projet.
C’est là que le soin prend toute sa profondeur. Non pas seulement soulager une douleur, mais aider à traverser la tempête intérieure. Les approches complémentaires, la spiritualité, mais aussi une écoute sincère, jouent un rôle majeur dans cette reconstruction.
Le regard d’un soignant
Marie, infirmière en service de cancérologie depuis quinze ans, confiait :
« J’ai choisi ce métier parce que je voulais prendre soin. Mais aujourd’hui, j’ai dix minutes par patient, je cours d’une chambre à l’autre, et je rentre chez moi avec le sentiment de ne pas avoir fait mon travail. Quand je prends deux minutes pour m’asseoir et juste écouter, c’est là que le patient me dit l’essentiel. Mais ces moments sont devenus un luxe. »
Puis elle ajoutait, la voix tremblante :
« Alors je comprends pourquoi certains collègues finissent par abandonner et démissionner, d’autres tombent malades ou se retrouvent en arrêt longue durée. Certains cherchent un sens ailleurs et se forment à une autre forme de soins, plus humains, plus holistiques. Mais il y a aussi ceux qui n’en peuvent plus et sombrent. On ne parle pas assez des médecins qui se suicident, des soignants en dépression qui continuent malgré tout d’exercer. Cela met tout le monde en insécurité : le soignant, qui s’épuise, et le soigné, qui n’est plus vraiment accompagné. »
Ce témoignage dit la vérité nue : la détresse des soignants est devenue un problème de santé publique. Elle nous concerne tous, car elle abîme la relation de soin elle-même.
Le piège du sacrifice
Derrière la souffrance des soignants, il y a aussi une croyance profondément ancrée : celle du sacrifice. Comme si, parce que l’on est soignant, il fallait accepter de tout donner — sa santé, sa famille, son équilibre — au nom de l’altruisme et de la vocation.
Beaucoup n’osent pas dire « stop ». Ils culpabilisent de se mettre en arrêt parce qu’il n’y a déjà pas assez de monde. C’est une double peine : la culpabilité vis-à-vis des collègues, qui devront absorber la charge à leur place, et la responsabilité vis-à-vis des patients, qui risquent d’attendre ou de souffrir davantage. Mais ce poids-là ne devrait pas reposer sur leurs épaules. Ce n’est pas à eux de porter la faillite d’un système défaillant, mais à ceux qui organisent et décident de l’assumer.
Cette idée du sacrifice est nourrie par un héritage très judéo-chrétien : donner sa vie, porter la croix, se nier pour sauver. Mais aucune vocation, aucun métier, ne devrait demander de se détruire. Car en perdant l’équilibre, c’est l’essence même du soin que l’on perd.
Apprendre à dire « non », à reconnaître ses limites, à protéger sa santé et sa vie personnelle, c’est un acte de lucidité et de responsabilité, pas de faiblesse.
Parce qu’au fond, le soin ne doit pas être sacrifice, mais rencontre humaine. Une présence vivante, libre et entière.
Conclusion : pour une médecine intégrative et humaine
Nous ne pouvons plus nous contenter d’opposer médecine « sérieuse » et médecines « alternatives ». Nous ne pouvons plus cloisonner entre la science et la foi, entre le rationnel et le sensible.
Le soin véritable doit intégrer trois dimensions :
la science, pour sécuriser et traiter,
l’humanité, pour écouter et accompagner,
la spiritualité, pour ouvrir un horizon de sens.
C’est cette vision qui m’anime aujourd’hui, après mon parcours de soignante et dans mon travail actuel. Soigner, ce n’est pas toujours guérir. Mais c’est toujours rester présent, toujours accompagner, toujours offrir une part de lumière dans la traversée de l’épreuve.
Et peut-être est-ce cela, le véritable cœur du soin.
Ouvrir les yeux : lever le tabou, créer des passerelles
Reste une question essentielle : pourquoi en sommes-nous encore là ? Pourquoi faut-il encore se cacher pour dire sa souffrance, pour chercher un autre accompagnement, pour explorer des voies complémentaires ?
Je reçois aujourd’hui des cadres de santé, des médecins, des chefs de service. Ils viennent me voir en secret, souvent avec pudeur, parfois avec gêne, me demander de les accompagner. Parce qu’ils sont eux-mêmes en grande souffrance — personnelle, professionnelle, existentielle. Ils viennent rencontrer mon histoire, mon évolution, mes outils, mais ils n’osent pas en parler ouvertement.
Pourquoi faut-il encore taire ces démarches ? Pourquoi tant de soignants, de patients, continuent-ils de se sentir discrédités s’ils osent franchir le pas ? Nous sommes encore enfermés dans une logique d’opposition : d’un côté, la science « respectable » ; de l’autre, ce qui serait suspect, voire dangereux. Entre les deux, c’est la peur, la honte, le tabou.
Moi-même, il m’arrive d’avoir ce sentiment d’illégitimité, ce syndrome de l’imposteur, comme si j’étais encore cette « sorcière » que l’on consultait en cachette tout en l’accusant publiquement. Ce poids est ancien. Et pourtant, ceux qui viennent en secret reconnaissent que ces accompagnements les soulagent, les aident, les nourrissent.
Tout cela existe parce qu’il y a de l’ignorance, de la peur, de la différence.
Alors, une question s’impose : ne serait-il pas temps de créer officiellement des passerelles, des ponts clairs entre ces mondes ? Non pour nier les dérives, mais au contraire pour les éviter. Non pour discréditer, mais pour évaluer, réguler, reconnaître. Pour que chacun, soignant ou soigné, puisse avancer en confiance et ne plus être contraint de se cacher.
Le soin n’est pas une affaire de chapelles. C’est une affaire d’humanité. Et peut-être que le temps est venu de le regarder en face.
Références factuelles
OMS (Organisation Mondiale de la Santé) : Les soins palliatifs sont définis comme un droit fondamental d’accès aux soins (Rapport OMS, 2020).
Suicides chez les médecins : En France, le Conseil National de l’Ordre des Médecins a publié plusieurs rapports montrant que le risque de suicide est 2 à 3 fois plus élevé chez les médecins que dans la population générale (Rapport CNOM, 2018).
Burn-out des soignants : Étude publiée par l’Académie de Médecine (2021) soulignant que plus d’1 soignant sur 2 présente des symptômes d’épuisement professionnel.
Expériences de mort imminente (EMI) : Études de Pim van Lommel (The Lancet, 2001) montrant la récurrence des témoignages de conscience « prolongée » après un arrêt cardiaque.
Hypnose médicale : Pratiquée aujourd’hui dans de nombreux hôpitaux français (notamment à l’AP-HP) en anesthésie, en oncologie et pour la gestion de la douleur chronique.
Écrit par Sandrine Gourdy
(Thérapeute holistique, accompagnante en réflexologie auriculaire & naturopathie)



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